"Coup de tete"
Coup de tête (Jean-Jacques Annaud 1979)
Du muet Harry the Footballer (1911) au féminin Bend it Like Beckham (2003), des burlesques Rois du sport (1937) au post-98 Trois zéros, le cinéma a produit des fictions footballistiques populaires, surfant avec plus ou moins de bonheur sur l’attrait du public de masse pour le ballon rond. En France, le Coup de tête asséné en 1979 par Jean-Jacques Annaud au monde du football reste le seul « film de foot » ayant rencontré le succès et la reconnaissance durable de la critique. Tourné à Auxerre, alors en Deuxième division, il permet de capter les représentations et stéréotypes d’une époque alors en passe de s’achever : celle de la domination du paternalisme provincial, agent structurant du football tel qu’il se joue dans la première moitié du XXe siècle.
« On ne marque pas avec ses pieds… On marque avec ses couilles ! ». Cette harangue de mi-temps, perturbée par des supporters avinés, donne le ton : Coup de tête dépeint sans complaisance et avec une mordante ironie l’univers du football. Le parcours du héros, François Perrin/Patrick Dewaere, joueur amateur du club de Trincamp, emprisonné pour un viol qu’il n’a pas commis puis miraculeusement réintégré à l’équipe locale qu’il propulse en huitième de finale de la Coupe de France, permet à Jean-Jacques Annaud de s’emparer de quelques grands thèmes : la versatilité des foules, la malléabilité de la justice, le succès et ses conséquences. Mais Coup de tête vaut surtout pour sa description d’un univers vérouillé, sclérosé. Trincamp est coincée entre son usine et son club de football, qui vit grâce à l’usine. Le consensus s’opère autour de l’équipe et tient grâce à elle. Le président Sivardière, qui contrôle également l’industrie locale, le résume cyniquement : « J’entretiens onze imbéciles pour en calmer 800, qui n’attendent qu’une occasion pour s’agiter ». Fêté en héros, François Perrin renverse à son avantage ce consensus : puisqu’il est devenu momentanément indispensable à l’équipe, il peut menacer les notables qui dirigent le club et qui l’avaient banni. Il plaque l’équipe et la ville, mais la vengeance attendue n’a pas lieu. L’intérêt du film est ailleurs ; lorsqu’il est projeté en avant-première à Auxerre en février 1979, le journaliste de L’Yonne Républicaine souligne sa dureté envers les dirigeants des clubs amateurs : « caricature et exagération, certes, mais la leçon porte… ».
Pour préparer Coup de tête, Jean-Jacques Annaud s’est immergé dans le milieu footballistique de l’époque, écumant les petits stades, accumulant documentation et conseils éclairés. Bernard Brochant, l’acteur Jacques Monnet – un ancien du club de Montargis, et Guy Roux, conseiller technique cité au générique, ont nourrit les fiches du réalisateur en anecdotes, sur les primes de match, le vocabulaire, les vestiaires, etc. Pour coller à la réalité, le film mêle aux dribbles de Patrick Dewaere les prises de vues d’un Auxerre-Troyes. Coup de tête est cependant plus juste dans la description de l’univers populaire qui se construit autour de l’équipe. La recomposition du bar des supporters « Le Penalty », avec sa vitrine à reliques et ses fanions est d’une méticulosité quasi ethnographique. Trincamp apparaît alors comme une jumelle exagérée de Guingamp ou de Gueugnon, dont les clubs avaient brillé en Coupe de France en 1972 et 1978. Le basculement du football hexagonal à partir des années 1980 dans « le temps de la déraison » fait de Coup de tête un morceau de fiction arraché à l’époque des hymnes sportifs surannés, des joueurs ouvriers et des « billets de mille » que l’on déchire à la mi-temps, pour en promettre la moitié manquante aux vainqueurs.
Loïc Artiaga, Myriam Hazime (Université de Limoges)