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Football, violence et télévision

Football, violence et télévision

DE L’INFLUENCE SUPPOSEE DES MEDIAS SUR LA VIOLENCE DANS LE FOOTBALL


Depuis le tournant des années 90, la guerre que se livrent les différentes chaînes de télévision pour obtenir les droits de diffusion des matchs de football est impitoyable. Ainsi, Canal + paya 1,8 milliard d’Euros en 2005, pour s’assurer l’exclusivité sur trois saisons de la retransmission des matchs de Ligue 1. Selon l’expression de Jean-Claude Dassier, à une époque, responsabledu service des sports de TF1 et aujourd’hui à LCI, il s’agit même d’un des terrains les plus féroces d’Europe. Il ne pensait sans doute pas que cette violence, sans s’être généralisée, s’est quelque peu banalisée sur le terrain, dans les gradins, et même aux alentours des stades. En effet, au cours de cette saison, le vieux continent n’a été épargné par les incidents : l’Espagne (derby de Séville), l’Italie (derby sicilien), l’Allemagne et les retour de flammes nationalistes issus de sa partie Est. La France n’est pas en reste. Le championnat 2005-2006 a recensé 390 incidents. Cette année, les 14 premières journées de L1 en ont totalisé 160, dont le fameux derby méridional (Nice-Marseille) du 29 octobre 2006. Au cours de ce match, un jeune pompier bénévole de 20 ans a eu deux doigts arrachés suite au jet d'une bombe agricole par un supporteur phocéen. Récemment, notons enfin la blessure d’un enfant à Paris par fumigène. Que faut-il de plus pour susciter une forte réaction des institutions sportives et politiques ? Le football a pris une telle ampleur dans la société que ces deux autorités peinent à s’entendre.

À un autre niveau, l’implication des médias et de ses responsables doit être posée. 98 % des foyers sont équipés d’un ou plusieurs postes, et passe en moyenne 3h30 par jour devant l’écran. Si la télévision est avant tout considérée comme un moyen de connaissance et un divertissement, elle offre régulièrement des contenus en lien avec la violence par le biais notamment des images d’information et des fictions. Le temps de diffusion consacré par les chaînes généralistes et thématiques au football est considérable, et n’échappe donc pas à ce principe. Ce media de masse nous vend plus de la relation solide au football qu’elle ne nous le montre ou nous l’explique. Un match est désormais un spectacle total, du tifo des supporteurs au jeu lui-même, en passant par les déclarations des joueurs et entraîneurs, jusqu’aux commentaires des journalistes et à la mise en scène du réalisateur. Cet ensemble complexe se noue en un drame ouvert à toutes les émotions. Au-delà du sport, qui logiquement se structure autour de valeurs morales, les épisodes de brutalité et de contestation occupent une réelle place dans la retransmission d’une rencontre : discussion fréquente des décisions d’arbitre, accrochages entre joueurs, heurts entre kops rivaux, irresponsabilité dans les prises de parole publique de certains dirigeants. Tout cela semble d’être banalisé, et appartenir à l’ordinaire d’un match.
Certes, nous parlons d’un sport de haut niveau et hyperconcurrentiel aux enjeux énormes. Cependant, la confrontation entre deux équipes tend à oublier qu’elle ne peut se faire qui si les règles sont communes et comprises par tous.

Le 28 août 1993, les affrontements entre le Kop de Boulogne et les CRS, à l’occasion du match PSG-Caen, ont constitué un épisode emblématique, dans la mesure où ils ont été largement diffusés par l’ensemble des médias. Ces derniers semblaient découvrir le hooliganisme comme un problème grave de société. Cette surreprésentation a-t-elle pour autant suscitée des vocations de casseurs ? La question est difficile, car le rapport supposé direct entre l’image de la violence et la violence exercée est étudié depuis la fin des années 20 sans qu’une réponse précise puisse être apportée. « L’image peut-elle tuer ? », questionne l’historienne Marie-José Mondzain, dans son livre paru en 2002. L’image fascine et excite, défoule et génère des pulsions. Ce sont globalement les comportements provoqués par un match. Ce sont aussi des sensations recherchées parce que le football est avant tout
un objet de passion. Aussi, j’avancerai que poser radicalement le lien de cause à effet entre la violence et sa représentation est assez douteux et peu rationnel. Ce sont généralement les conservateurs et les moralisateurs qui brandissent cette menace, et qui vilipendent les médias comme outil détestable, responsable d’un appauvrissement de la culture. Pourtant théoricien d’une société ouverte, de la critique et du développement des idées, le philosophe Karl Popper pensa jusqu’à sa mort en 1994, que nos enfants étaient éduqués à la violence par la télévision. Cette même année, la sortie de Tueurs nés d’Oliver Stone a suscité des controverses autour de la gratuité d’actes agressifs. Ce film met en scène un couple de criminels, prêt à tout pour devenir des vedettes des actualités. Au-delà de la qualité relative du film, a-t-il servi de mauvais exemple? De la même manière, la tuerie de l’université Virginia Tech de Blacksburg en Virginie le 16 avril dernier, ne manquera d’alimenter des discussions sur l’influence des contenus télévisuels. Les différents accusateurs se posent rarement la question d’un mauvais ou bon usage des médias, qui passe par un apprentissage à la grammaire audiovisuel et à la lecture des images, dès les classes primaires.

Une autre façon d’aborder le problème est de se demander ce qu’est une image violente. Pour prendre un exemple canonique, la représentation du coup de tête de Zinédine Zidane sur Marco Materazzi fait-elle partie de cette catégorie ? Apparemment, sur la base des réactions qui ont suivi, la tolérance est grande pour le meneur de jeu de l’équipe de France. Ce geste n’a pas été globalement perçu comme illicite, mais comme une réponse logique à une provocation. Une manière de « redevenir un être humain » a écrit Bernard-Henri Levy. La vedette n’a fait qu’appliquer « une sorte de code d’honneur », affirma Michel Denisot de Canal +. La star s’excuse, mais ne regrette pas. Absous de toute faute professionnelle, il est naturellement acclamé au balcon du Crillon. Cet événement démontre que le rapport à
l’image de la violence est variable selon les points de vue, les cultures et les époques.


Au final, la présence inévitable de la violence dans la médiatisation du football peut fonctionner comme un système d’apprentissage pour les enfants. Au lieu de la célébrer, ne pourrait-on pas simplement encourager des échanges par la parole ? Si cela ne peut se faire au sein même de l’école ou des familles, pourquoi ne pas imaginer, dans les clubs amateurs et les centres de formation, la mise en œuvre d’un enseignement convivial de l’histoire et des règles du football en même temps qu’un apprentissage de la pratique ? Il y a tant de belles anecdotes à apprendre aux jeunes, en particulier rappeler l’idée que la défaite fait partie intégrante de la confrontation sportive. Elle n’est pas bien grave si elle aide à grandir.

Jean-François Diana
Université de Metz

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