Matthias Sindelar
Le 23 janvier 1939, plus de 15 000 personnes se pressent sur le parcours du cortège(le poète F.Torberg en écrira même un poème) qui mène Matthias Sindelar vers sa dernière demeure. Comme ses compatriotes Mozart ou Schubert, le génie du football autrichien disparaît jeune. Celui que l’on surnommait « l’homme de papier » à cause de son physique chétif est disparu en même temps que l’équipe qui a contribué à le relever. En effet, celui qui est parfois considéré comme le meilleur attaquant de l’histoire du football européen disparaît en même temps que la Wunderteam dirigée par le mythique en traîneur Hugo Meisl et qui régnait sur le football national européen des années trente comme la Hongrie des années 1950. De 1930 à 1934, la sélection autrichienne emmenée par Matthias Sindelar ne s’incline que trois fois lors de ses trente et une sortie durant lesquelles elle inscrit la bagatelle de 101 buts. Le destin Sindelar se confond déjà avec celui de son équipe lors de la finale de 1934. En effet, alors que les défenseurs italiens stoppent irrégulièrement « le Mozart du football » sans que l’arbitre ne siffle pénalty, comme il ne siffle pas un hors-jeu évident sur le but italien, la Wunderteam est stoppée dans sa course au titre par l’équipe du Duce, qui sur ses terres ne peut pas s’incliner. C’est la première collusion entre l’Histoire et celle de Sindelar.
« L’homme de papier » possédait une technique hors pair, était un finisseur qui faisait la joie des supporters de l’Austria de Vienne. Il était ainsi devenu l’enfant chéri de la presse autrichienne, peut-être aussi par la vie dissolue qu’il menait. En effet, Matthias Sindelar fume, boit, dilapide son argent au jeu et à un faible pour les prostituées, ce qui additionnait à ses talents de joueur à de quoi alimenter les journaux autrichiens.
Avec son buteur, la Wunderteam est vice-championne olympique en 1936, cédant à nouveau devant l’Italie. L’année 1937 constitue un premier choc pour le « Mozart du football » avec l’arrêt du sélectionneur Meisl qui décède la même année. Ensuite, la situation internationale prend une tournure qui va avoir de lourdes conséquences sur la vie de Sindelar. Au début de l’année 1938, la sélection autrichienne bat l’équipe d’Hitler alors que les nazis avaient interdit aux Autrichiens de marquer. Quelques mois plus tard, les troupes du Reich envahissent l’Autriche et la sélection autrichienne est intégrée à la Mannschaft. C’en est trop pour le meilleur attaquant autrichien âgé alors de 36 ans, fils d’immigrés tchécoslovaques d’origine juive, qui refuse de jouer sous les couleurs nazies. Il devient alors un individu dangereux selon les dossiers de la Gestapo qui le qualifie de social-démocrate, ami des juifs et nationaliste tchèque. Il devient alors, à son niveau, un symbole de la résistance sportive au nazisme. Le 23 janvier 1939, on retrouve Matthias Sindelar suicidé (asphyxié au gaz) dans une chambre de Vienne avec une prostituée. Suicide par dépit amoureux ? Vengeance d’un proxénète ? Ou assassinat d’un ennemi du régime, dont le dossier a vite disparu. Ce mystère contribue à la dimension de génie du « Mozart du football », et aussi à sa postérité, aussi bien philatélique que littéraire.
Laurent Bocquillon
Université de Nice